Un temple du savoir-faire  et du génie wallon en péril 

LE SOIR 19/03/2018

Sauver l’emblème de la modernité visionnaire de Bastin et Dupuis

DANIEL COUVREUR
Prouesse de Bastin et Dupuis, le Pavillon de l’Esma,   à Auvelais, a été victime  de deux incendies criminels.  Un comité de sauvetage   s’est créé pour conjurer  la disparition de ce précurseur du futurisme de l’Expo 58.

Olivier Rochus a frappé ses premières balles dans le parc d’Auvelais, bien avant de remporter le double messieurs à Roland-Garros. Le Pavillon de l’Esma a vu jouer et grandir des dizaines de milliers de Belges depuis sa création en 1953 par Roger Bastin et Jacques Dupuis.
Cette année-là, les deux chefs de file de l’architecture moderne belge se voient confier le projet de construire un foyer pour le personnel des centrales électriques de l’Entre-Sambre-et Meuse (Esma) à Auvelais. Ils imaginent un pavillon d’acier démontable. L’écriture est visionnaire, d’une élégante simplicité, tout en lignes pures. Les qualités spatiales et l’inventivité architectonique sont telles que l’édifice érigé à l’écart du monde, dans le parc d’un château, au creux d’une boucle de la Sambre, acquiert aussitôt une valeur iconique.
Les plans, les esquisses et les photos de cette réalisation visionnaire sont publiés dans les revues de La Maison et Architecture vivante. Vu comme un joyau de l’esthétique industrielle, le bâtiment fait l’objet d’expositions officielles aux Foires internationales de Liège et à l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958. Roger Bastin et Jacques Dupuis ont également dessiné l’ensemble de la décoration et un mobilier intérieur d’une fine richesse plastique et chromatique.
Un laboratoire
de l’esthétique du nouvel art de vivre
Dans l’immédiat après-guerre, le Foyer de l’Esma incarne le laboratoire de ce que l’architecture moderne a de meilleur à offrir dans un monde où les valeurs sont à reconstruire. L’édifice est à la fois sobre, modulaire, peu coûteux à réaliser et totalement novateur dans son esthétique. Par la poésie des formes et des espaces, il participe d’un nouvel art de vivre. Les architectes belges ont mis l’accent sur l’épanouissement de l’individu à travers le jeu, le sport et le développement du lien social.
Parfaitement entretenu, ce riche patrimoine continue de fasciner et de séduire au XXI e siècle, mais son propriétaire, l’Esma, disparaît, absorbé par Esmalux, puis par l’Unerg, avant de tomber dans l’escarcelle d’Electrabel et, enfin, d’Ores.
Il y a un peu plus de deux ans, le site est mis en sommeil. En accord avec Ores, il est prévu de l’intégrer dans le projet du futur Parc des générations de Sambreville et d’en faire une vitrine majeure du tourisme régional avec les aides européennes du fonds Feder. Entre-temps, le 15 septembre 2017 et le 7 février 2018, deux incendies criminels ravagent d’abord le premier étage, puis le bowling…
Le Foyer de l’Esma n’était pas classé. Aujourd’hui, la question se pose de sauver ce qui peut encore l’être de ce chef-d’œuvre rare du patrimoine social et architectural. Un comité de sauvegarde s’est créé. Une pétition circule. La reconstruction à l’identique est envisageable, car la structure n’a pas été déstabilisée par le feu. Les plans d’origine du bâtiment ont été précieusement conservés et le mobilier d’époque mis à l’abri avant le drame.
« Ses valeurs ont traversé le temps »
L’architecte Maurizio Cohen, expert de l’œuvre de Jacques Dupuis et de Roger Bastin, souligne l’importance de ne pas laisser disparaître ce patrimoine culturel emblématique du génie et du savoir-faire architectural wallon.
« Très peu de bâtiments de cette époque dégagent autant de puissance d’imagination, nous dit-il. C’est un modèle du réenchantement de l’architecture. Le Pavillon de l’Esma est, par ailleurs, inscrit dans la mémoire de dizaines de milliers de Wallons, qui sont venus là se distraire, faire du sport, suivre des cours d’hôtellerie ou célébrer des mariages. Avant les incendies, un livre avait déjà été publié sur les études en vue de sa restauration et il figurera dans le Guide d’architecture contemporaine de Namur et du Luxembourg à paraître en 2019. C’est un édifice exemplaire d’une architecture efficace et de qualité, parfaitement intégré à l’environnement. Dans les années 1950, il a symbolisé la reconstruction et la réflexion sur la société de demain. Ces notions restent plus que jamais d’actualité. Le Foyer de l’Esma incarne toujours la modernité. Ses valeurs ont traversé le temps. Il ne faudrait pas qu’elles s’effacent par la faute des incendiaires. »
Maurizio Cohen a visité les lieux avec le commandant des pompiers. Il se dit convaincu de la faisabilité de la reconstruction. « Il faut convaincre Ores et les responsables politiques de l’intérêt patrimonial d’une reconstruction. Le bâtiment reste tout à fait sauvable. C’est une architecture simple, fonctionnelle, dont la valeur est dans les lignes et les volumes, pas dans les matériaux utilisés. La dépense ne serait pas disproportionnée. Cette catastrophe pourrait devenir symboliquement le signal d’une prise de conscience de la valeur du patrimoine moderne. On s’émeut des destructions de sites antiques en Syrie ou en Irak. Plus près de chez nous, le Foyer de l’Esma a pour moi la même importance emblématique de l’expression du génie humain. »
Le Comité du portemanteau   Raymond Balau.
Symboliquement, l’association de sauvegarde du Pavillon de l’Esma a pris le nom de Comité de sauvetage du portemanteau. Rêvé par Jacques Dupuis, le portemanteau en question était l’emblème poétique des lieux et, par miracle, il s’est tiré indemne des deux incendies criminels dont le bâtiment a été victime. Le Comité souhaite donc prioritairement que cette pièce maîtresse de la mémoire collective puisse être démontée avec soin et mise à l’abri des vandales. Une lettre et une pétition dans ce sens ont été adressées au bourgmestre socialiste de Sambreville, Jean-Charles Luperto.
Pour les signataires, il serait inconcevable que ce joyau finisse à la ferraille comme les balustres de la Maison du peuple de Victor Horta. En parfaite symbiose avec l’esprit et la ligne de l’édifice, ce portemanteau monumental témoigne du raffinement de l’architecture de Bastin et Dupuis. Il ne s’agit en rien de fétichisme de l’objet. Par son dessin fluide et sinueux, le portemanteau en acier peint était, avec le bar évanoui dans les flammes, une des images fortes de l’inventivité des créateurs du Pavillon de l’Esma. Aux yeux du Comité, il s’agit bien « d’un patrimoine mobilier absolument unique » qu’il est urgent de préserver.

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