La Ville contre les campagnes ?

Dans Le Soir du mardi 19  juin 2012, Eric Deffet relate la polémique qui enfle à propos des « noyaux d’habitat » :
 » (…) Il faut rappeler en quoi consistent ces noyaux d’habitat. Le constat : pour faire face aux enjeux environnementaux et démographiques ( un million de Wallons en plus en 2060) « il faut densifier l’habitat là où l’offre de services et de transports est la plus large et la plus performante car la ville ne doit pas s’étendre plus que nécessaire » plaide Philippe Henry. La méthode : déterminer dans chaque commune wallonne petite ou grande, un noyau d’habitat où les investissements immobiliers seront financièrement favorisés. Le calendrier :  » Les cartes déterminant ces noyaux seront prêtes avant l’été  » nous avait expliqué le Ministre. Il ne faut plus y compter : l’approche de la campagne électorale n’est pas le moment idéal pour avancer sur un sujet à ce point polémique.
Assez curieusement, tout le monde s’accorde sur le principe : «  Nous partageons entièrement l’objectif final: éviter l’étalement urbain et concentrer les nouveaux logements dans les zones d’habitat existantes » disent les élus PS. Une idée qui a souvent été réduite abusivement à une lutte contre les « villas quatre façades » …
Au-delà pourtant, les élus des zones rurales veulent un traitement différencié: «  En ville, les noyaux d’habitat correspondent souvent au territoire communal, ce qui n’est pas le cas à la campagne caractérisée par une multitude de petites zones habitées éparses. On ne peut donc avoir partout la même définition des noyaux ». (…)
Le Ministre CDH de la ruralité, Carlo Di Antonio : «  Il est inconcevable que des zones bâtissables situées en zones rurales soient pénalisées. Je m’opposerai à tout projet qui pénalise les habitants des zones rurales ».
Commentaire :  voilà un débat fondamental d’aménagement du territoire qui me paraît encore bien mal engagé :  des principes sans nuances et des appétits les plus divers s’opposent sans ménagement.
Certes, nous sommes confrontés essentiellement à un problème de mobilité et de pollution.
Mais y a-t-il une seule réponse à l’heure où les moyens individuels de déplacement sont accessibles à tous et où les moyens de communication ( gsm, internet …)  se développent sur tout le territoire ?
N’y a-t-il pas lieu de réfléchir à une série de mesures possibles favorisant une répartition harmonieuse et « durable » de la population sur le territoire et  par ailleurs d’écouter les souhaits de cette population ?
Trop souvent, on a l’impression que les élections nous permettent d’élire des représentants qui par la suite écoutent surtout ( ou laissent faire)  leurs « administrations » et « experts »  plutôt que la population.
Il ne faut certes pas en déduire que les uns ont toujours tort et les autres toujours raison … mais la démocratie exige 
de la pédagogie et non les coups tordus !
A. Cordier 

Une revue pour changer d'époque

Dans la nouvelle revue WE DEMAIN  n° 1 (une revue pour changer d’époque : éditeur Cherche Midi) des articles qui nous concernent directement :
« Nous deviendrons tous nos propres producteurs d’énergie » Dans cet article, l’auteur développe l’idée selon laquelle toutes les habitations deviendront des mini-centrales électriques . Mais cette production ne peut réellement être utilisée que si des « réseaux électriques intelligents »   ( smart grids) sont mis en place qui répartissent l’électricité produite là et quand on en a besoin. Ces réseaux permettraient aussi d’utiliser à meilleur escient les énergies renouvelables dont la production varie en fonction des conditions climatiques. La production centralisée de l’électricité ( de l’énergie) n’aurait plus de raison d’être … Qui plus est de nombreuses pistes sont ouvertes pour transformer en électricité des sources jusqu’à présent inexplorées … Un article passionnant
 » La 3e révolution industrielle » A lire aussi cet entretien avec Jérémy Rifkin, spécialiste américain de prospective économique qui vient de publier un livre du même nom.
Une revue qui mérite le détour … et de continuer.
Alain Cordier

Architectus belgicanus par P.Simoens

 
La condition de l’architecte
Pourquoi l’architectus belgicanus est si différent des autres
Pascal simoens
Mars 2012
 
L’architecture (et ses architectes) en Belgique est le constat d’un paradoxe: c’est d’abord un métier où l’architecte est présent et très responsable de tout acte de bâtir de près ou de loin ; il est reconnu comme tel par la loi. A contrario, l’architecture comme vecteur de valeurs culturelles et sociétales, elle, fait défaut.
Du même ordre, si vous demandez aux habitants d’une région, d’une ville ou village,  l’importance qu’ils portent à l’architecture et dans leur cadre de vie, ils vous répondront sans nul doute et avec discernement que l’architecture c’est extrêmement important pour l’amélioration de leur lieu de vie… alors que l’enseignement de l’architecture comme un élément à part entière de la culture d’un lieu et d’une communauté d’habitants n’est toujours pas inscrit dans les écoles, voir pire, dans les facultés de journalisme (pour ne citer qu’elles). Dans ce dernier cas et pour conséquence, l’inanité générale des articles traitant de l’architecture et commentaires journalistiques au travers des quotidiens ( ceux qui ont une culture générale en tout, sauf l’architecture) et les revues spécialisées ( ceux qui n’ont qu’une culture, celle de l’architecture). Cette situation ne contribue certainement pas à améliorer l’approche culturelle de l’acte de bâtir sur nos terroirs.
Un autre paradoxe est l’importance de l’architecture comme vecteur d’identité d’un programme politique… la culture de l’architecture en Belgique n’est pas la même que l’on soit en Flandre, Wallonie ou Bruxelles.
Le troisième paradoxe vient des architectes eux-mêmes, rêvant tous de la force de production des grands bureaux anglo-saxon tout en rêvant d’architectures signées de la propre main de son concepteur-artisan-architecte. Deux visions diamétralement opposées et qui rendent plus d’un architecte schizophrénique!
Comment des paradigmes aussi extrêmes peuvent-ils exister? Pourquoi l’architecture en Belgique francophone est l’enfant mal aimé des responsables politiques et leurs électeurs alors qu’ils sont vecteurs d’identité en Flandre? Pourquoi ce rejet conceptuel qu’un architecte ne peut être à la fois biznessman et créatif?
Si d’apparence, la question culturelle semble plus sensible en Wallonie, il n’en est pourtant rien. En effet, il est remarquable de constater l’usage qui est fait de l’architecture comme facteur d’émancipation culturelle en Flandre. N’y a-t-il pas, d’initiative régionale, une volonté de publier un « vlaams architectuur jaarenbook »? La création du poste de  « Baumeister », avec l’inspiration de l’expérience hollandaise toute proche ne fait rien d’autre que de contribuer également à la mise en place d’outils spécifique pour  » marquer le territoire » de formes architecturales qui revendiquent une certaine appartenance culturelle forte, une identité.
La Région bruxelloise n’est pas en reste pour autant avec un basculement majeur de la concrétisation de son identité spécifique par la réalisation du concours de la place Flagey, suite d’une levée populaire et démocratique revendiquant un fait culturel bruxellois nouveau et restant néanmoins encore à définir aujourd’hui: la valeur sociale de grands espaces publics.  Aujourd’hui, des espaces comme la place Rogier, la place de la Monnaie vont prendre de nouvelles couleurs et renforcer cette approche socio-culturelle sur l’acte de bâtir la ville avec l’importance de ses acteurs : les architectes et les urbanistes, associés avec les sociologues, programmistes, … Là aussi, la Région bruxelloise a prolongé ce travail par la création d’un poste de  » maître architecte » et dont la fonction est similaire à celle définie en Flandre ou aux Pays-Bas.
Ces deux démarches relèvent d’une volonté politique déterminante d’émancipation et revendication culturelle forte: sur base d’une identité encore en recherche, l’architecture prend une place importante car ouverte au plus grand nombre et, surtout, durablement très visible. Elle ne peut toutefois être comprise que grâce à la comparaison avec la Wallonie… Qui semble encore se chercher une identité. Notons toutefois l’impact majeur de la gare monumentale de Liège ( S. Calatrava) qui au moins, a le mérite de démontrer que la beauté de l’architecture peut aussi rejaillir sur toute la ville. Le projet d’hôtel de police à Charleroi (j. nouvel et MDW) , et les projets culturels de Mons dans le cadre de sa désignation comme capitale culturelle européenne sont des prémisses encourageants de l’émergence d’une certaine culture/fierté identitaire territoriale et la représentation de cette identité par l’architecture.
Le cas des valeurs architecturales de la Wallonie reste vraiment intéressant eu égard à son parallélisme avec l’histoire. Fin du 19eme siècle et début du 20ème, la révolution industrielle permet à la Wallonie une ambition accompagnée d’une émancipation intellectuelle qui se retrouve à travers l’architecture: l’art nouveau, l’art déco fleurissent dans les hôtels de villes, maisons du peuple et multiples maisons bourgeoises. La Wallonie devient également le cœur des idées eugénistes d’émancipation du peuple grâce à la culture enseignée, la qualité des logements et les plans d’urbanisme qui accompagnent la composition des complexes urbains et industriels naissants. On ignore souvent les plans de villes comme Charleroi ou La Louvière datant de cette époque, sans oublier l’ensemble des quartiers de gares qui ont éclos au même moment, à côté des villes médiévales centenaires. Aujourd’hui encore, l’architecture de cette époque n’est pas ressentie seulement comme une « belle architecture » mais bien une architecture qui représente un moment de l’histoire de la Wallonie au point de favoriser une certaine nostalgie de mauvais aloi. Les architectures d’après guerre, comme si était déjà pressenti l’arrivé des temps beaucoup plus durs, constituent une architecture de production banale et dénuée de sens. Bien sûr, certaines exceptions marquent les esprits comme les œuvres de Panis, Dupuis ou Bastin pour ne citer qu’eux. Mais le constat de l’époque est le retour d’une ambition architecturale ailleurs que dans l’architecture publique. En effet, en même temps, la production de maisons unifamiliales contemporaines reste de très belle facture. Les maisons de Dupuis, dans la région montoise, à Bruxelles et en Flandre en restent la preuve.
C’est probablement à cette époque que l’architecture, comme vecteur culturel identitaire wallon, perdit son aura conjugué par un repli économique de toute la région accompagné par l’exode urbain bruxellois dans les années 70 et 80 avec des primo-arrivant au référentiel très différent des allochtones wallons. Les architectes contribuèrent à cette perte par la construction de masse qui, paradoxalement, répondait particulièrement bien à leur vision d’un architecte au service du client, dans une relation intime maître d’oeuvre-maître d’ouvrage rassurante et renouant avec la définition de l’artisan-architecte, telle que Horta l’avait magnifié 80 ans plus tôt avec ses hôtels bruxellois.
Et qu’en sera-t-il de demain pour des jours plus heureux?
Cette question présente plusieurs facettes et réponses. Premièrement, l’évolution du marché de l’architecture avec ses contraintes de plus en plus fortes obligent les architectes à s’associer. Ce paradigme ouvre à la fois de nouvelles perspectives pour des associations plus fortes, entre autres, pour aller travailler au-delà des frontières. Deuxièmement, la réforme de l’enseignement de l’architecture ouvre plus clairement le champ d’opportunité des débouchés professionnels. Je ne citerai que le besoin croissant des « architectes communaux » ou « CATU », conseillers en aménagement du territoire et urbanisme, devenus obligatoire en Région wallonne. Ces deux premières évolutions du métier d’architecte réduit drastiquement l’offre des prestataires et aura certainement dans les années à venir un impact important sur la valorisation (enfin!) des honoraires. Dans ce nouveau paysage, restent les architectes indépendants, l’architectus belgicanus de race wallonicus, bruxellus ou flandrius.  Gageons que dans le cadre de la cette restructuration notre profession, ils pourront reprendre leur place car choisi par leur client pour la bonne cause : faire de l’architecture, au sens culturel et sociétal du terme.
Tout le monde y trouverait donc son compte? Peut-être mais dans l’attente de jours plus heureux des professionnels de l’art de bâtir, faudrait-il aussi qu’un examen de conscience puisse se faire pour renouveler le métier d’architecte eu égard aux enjeux du 21eme siècle : pluridisciplinarité, technicité, complexité avec des architectes chefs d’orchestre, offrant un petit supplément… d’art.
Par cet article nous avons voulu démonter un possible futur de la profession, ce possible est de la responsabilité des architectes assumant leur histoire belge, différente des autres pays européens. Une richesse à ne pas perdre et qui doit se compléter aussi pour le retour de la culture architecturale, vecteur d’une identité assumée, tant par les responsables politiques donnant l’exemple que la nouvelle bourgeoisie devant naître du renouveau urbain de Bruxelles tout autant que du redéploiement économique wallon.