La sensibilisation et la formation du public aux architectes

Dans le livre « Qui a peur de l’architecture ? » , livre blanc de l’architecture contemporaine en communauté française paru en 2004, les réflexions du sociologue français Florent Champy me paraissent particulièrement pertinentes. En voici quelques extraits:
(…) il est avant tout nécessaire de se donner une définition de la qualité architecturale, afin de savoir sur quoi communiquer? Une approche ramenant l’architecture à une histoire des formes me semble à cet égard tout à fait inadaptée. (…) Dans des actions de sensibilisation (…) il serait nécessaire d’élargir le plus possible le discours à des aspects de l’activité de construction qui permettent de prendre en compte les attentes du public, et donc celles des enfants. Peut-être vaudrait-il d’ailleurs même mieux parler de qualité du cadre de vie, que d’architecture, notamment en s’appuyant sur l’intérêt déjà grand des enfants pour des thèmes comme le développement durable et les équipements de la ville. (…) Les architectes ne peuvent être crédibles que s’ils prennent en compte dans leur jugement ce qui tient à coeur à leurs usagers. Il faut renoncer à faire de la communication sur l’architecture comme la rêvent les architectes sans tenir compte des attentes, des goûts et des dégoûts de leur public.
Pour cela, et pour éviter les effets pervers d’une « pédagogie » arrogante, il conviendrait de former les architectes à la communication avec des non-spécialistes.
C’est au premier ( l’architecte)  de guider le second ( le public, le client), de trouver les mots pour lui parler, de savoir prendre en compte ses demandes, de savoir lui faire saisir ce qui, à un moment du processus de conception, est important et ce qui ne l’est pas. (…) Il faut donc former les architectes, dans les écoles d’architecture au contact avec des non-spécialistes de l’architecture. C’est d’autant plus important que l’architecte revendique le rôle d’homme de synthèse: pour pouvoir revendiquer ce rôle, il doit être capable d’épouser tous les points de vue, quitte à le dépasser.

(…) Si la communication est difficile, n’est-ce pas parfois que l’architecture n’est pas conçue en fonction du public auquel elle est destinée?  (…) le fait que les photos d’architecture représentent souvent des espaces vides de tout occupant est en soi un problème. Ce n’est pas seulement regrettable pour des raisons esthétiques: on prive ces photos, même quand elles sont très belles, du supplément d’âme que leur procurerait la présence de la vie. Mais il y a plus grave : on creuse ainsi le fossé entre une approche esthétisante de l’espace et les préoccupations du public qui ne se reconnait pas dans cette architecture et surtout dans la façon de la représenter. On peut en effet penser que si l’architecture était représentée autrement – c’est-à-dire avec la présence d’êtres humains – , cela conduirait les architectes à concevoir autrement, en prenant mieux en compte ce qu’ils incluraient dans leurs représentations, qui sont un support essentiel de la conception.
Les architectes ont sans doute raison quand ils déplorent le peu de place qui leur est fait. Mais il ne sert à rien d’avoir raison tout seul. Ils sont donc confrontés à deux écueils: soit camper sur leurs positions et sur leur certitude d’avoir raison parce qu’eux savent et que le public est ignorant; soit se renier. (…) comment élaborer un discours audible pour un large public, sans rien abandonner de leur spécificité d’architecte, c’est-à-dire en évitant les pièges de la démagogie ( comme avec , par exemple, l’architecture pastiche), du technicisme et de l’économisme. Ou encore: comment réussir à concilier l’objectivité de l’apport de l’architecte et le respect de sa subjectivité ?
(…) Pour cela, il faut chercher à convaincre, et non pas à imposer: l’architecte, s’il ne réussit pas à convaincre, peut craindre de se tromper sur les attentes de son public. L’architecte doit prendre le plus possible au sérieux les attentes de son public, y compris pour ce qui, dans un  premier temps,  peut le heurter: il doit écouter s’il veut être entendu. (…) Le star system, qui a vu certaines « vedettes » faire passer leur volonté de faire original avant les intérêts du client, a alimenté cette suspicion, qui renforce ainsi la nécessité, pour les architectes, de montrer en toutes circonstances leur sens du service.
Pour conclure, rappelons quelques principes que les architectes doivent respecter s’ils veulent trouver leur place dans la société:
1- éviter le repli sur une identité d’artiste
2- revaloriser la dimension de service de l’activité architecturale
3- saisir les occasions qu’engendrent  les nouveaux besoins, les nouvelles valeurs et des problèmes sociaux qui ne sont pas résolus sans amélioration du cadre de vie
4- développer les formations cohérentes avec ces besoins nouveaux, soit comme formation initiale, soit comme formation complémentaire, et inclure dans la formation, la question – très délicate- des rapports avec le public.
Ce program me nest sans doute pas facile à mettre en ouvre. Il me semble cependant constituer la principale base de réflexion qui peut actuellement permettre de redonner à l’architecture et aux architectes une place correcte et légitime dans notre société.

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